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France : sortir du chaos mental post-attentat de Nice (par David GAKUNZY)

juillet 23rd, 2016 | par Leguepard.net
France : sortir du chaos mental post-attentat de Nice (par David GAKUNZY)
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David Gakunzi

David  GAKUNZY

Le terrorisme et le défi du lien social. Gardons-nous dans ces moments difficiles de bondir hors de notre lieu de force : la rationalité.

unis, Bardo, Sousse, Ouaga, Bamako, Bagdad, Marrakech, Casablanca, Bruxelles, Orlando, Garissa, Londres, Boston, Kano, Grand Bassam, Bali, Istanbul, Bodo, Dacca, Ndjamena, Copenhague, Tel-Aviv, Jérusalem, Toulouse, Charlie Hebdo, et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, et les rues de Paris, et Nice… Sombres jours de peine, de douleur et de terreur. Le terrorisme. Le terrorisme est un mode de guerre ; plus précisément nous voici face à une guérilla djihadiste globale et durable. Cela n’arrive pas qu’à nous autres Français ; nous ne sommes pas les seuls éprouvés au monde de cette barbarie ; le djihadisme frappe partout et chacun de nous est visé.

Choc, chocs successifs, cumulatifs, confrontation avec le néant, vies perdues, vies détruites, blessures, chagrins sans consolation, dégoût, craintes désormais d’être exposés sans défense ; sentiment de vulnérabilité, sentiment d’insécurité ; colère et rage légitimes. Mais gardons-nous, gardons-nous dans ces moments difficiles de bondir hors de notre lieu de force : la rationalité ; gardons-nous, courroucés par la souffrance, de cahoter la pensée expéditive enivrée de discours submergés de peur panique ou noyés dans le vacarme du déni. Notre premier devoir : ouvrir les yeux, voir clair, saisir le monde tel qu’il se présente à nous – y compris dans son effroi – et faire face ensemble.

De gauche ou de droite, laïcs ou croyants, ne pas accepter d’être fractionnés, fracturés, divisés en mille morceaux. Embrouillés par l’épouvante, ne pas sombrer dans la querelle, la discorde, la désunion, pièges mortifères tendus d’avance par la déflagration de la terreur. Reporter la responsabilité de ce qui nous est arrivé sur nous-mêmes parce que nous n’aurions pas fait tout ce qu’il fallait pour nous protéger relève tout simplement de l’autopunition, de l’auto-châtiment, de l’auto-renversement avec coup de coude dans l’œil et croc-en-jambe. Evitons d’ajouter nous-mêmes la confusion au désarroi, le foutoir à la détresse ; évitons, emportés par notre douleur ou d’autres considérations, le prêche qui nous affaiblit, nous étourdit : l’autodestruction de notre cohésion collective ne saurait être aucunement porteuse d’un quelconque avenir plus protecteur. Que la sagesse aidant, la rationalité demeure notre première arme de défense.

Voir clair. Face à nous voilà dressé un ennemi impitoyable, porteur de néant et en mutation permanente. Autrefois le noyau central, le quartier général, l’Etat major, la base de commandement fondue dans les montagnes reculées de Tora Bora, domiciliée dans les tours de Téhéran ou camouflée sous d’autres cieux, contrôlait les opérations, donnait la direction, désignait les cibles, recrutait, entraînait, conditionnait les tueurs, mobilisait la logistique, décidait du jour et du lieu pour le passage à l’acte. C’était autrefois. Au fil des années, le monstre, qu’il se nomme Al-Qaida, Etat islamique ou qu’il s’affuble demain d’un autre acronyme, le monstre toujours figé, immuable, raide, statique dans sa vision du monde, est devenu un objet mutant, déroutant, dispersé, avec racines, antennes et moult visages disséminés.

Face à nous désormais, certes toujours des affiliations de la mort fanatisées, structurées, militarisées mais aussi des groupes, des bandes, des individus imprévisibles, décidés à semer la désolation totale n’importe où, n’importe quand, avec n’importe quoi. Des fous ? Des véritables psychopathes de l’extrême désocialisés ? Des sacrés dingues suicidaires bien de chez nous, revenus de là-bas gangrenés par l’obscurantisme ou jamais partis mais sacrement sortis de toute humanité ? Des apôtres du djihad de la revanche sociale bourrés de ressentiment explosif et à la recherche d’un macabre quart d’heure de gloire cathodique ? Des djihadistes auto-entrepreneurs, autonomes, non reliés les uns aux autres ni par un lien vertical de commandement, ni par un cordon horizontal opérationnel ? Des djihadistes d’instinct non recrutés, non organisés, sans allégeance officielle mais inspirés ? Le djihadisme comme une franchise, un label transnational royalty-free ? Le djihadisme comme protocole de barbarie libre de droit, en total libre-service, accessible à tous ? Peut-être, dans certains cas, peut-être. Car la bête a plusieurs visages et, chez elle, la fausseté, la dissimulation est une seconde peau. Un constat général demeure néanmoins : tous ces tueurs sont raccordés par une même haine rageuse, barbare ; tous sont inter-reliés par quelques syllabes furieuses, ritualisées, inoculées, inhalées, gobées parfois à la sauvette, à la va-vite dans un lieu de prière public ou improvisé, ou tout simplement auto-infusées, auto-injectées derrière un écran à l’ombre d’un même Dieu.

L’urgente interrogation, l’impérative question : comment faire face ? Et ces voix intérieures, le raisonnement ankylosé, désorienté ou tout simplement de mauvaise foi, ces voix affirmant que si nous avons été frappés, c’est de notre propre égarement ; que si nous avons été attaqués, c’est que nous avons péché quelque part, c’est que nous ne serions plus nous-mêmes, c’est que nous nous serions américanisés, c’est que nous aurions oublié qui nous sommes : des faiseurs de paix, des médiateurs ! Déduction ? Puisque nous sommes victimes de nos mauvaises fréquentations, de nos mauvaises influences, de nos mauvaises relations, faisons gentils-gentils avec nos tueurs et négocions, la soumission peureuse dissimulée sous les oripeaux d’un retour à l’incolore et inodore diplomatie française, négocions donc notre quiétude : « Messieurs les terroristes, passez votre chemin ; vous vous êtes trompés d’adresse ; ici village gaulois ; nous, nous pas Américains ; nous Français… » ?

Nous… Division, désertion, dé-solidarité, lâchage de l’alliance globale contre le djihadisme. Lâcheté. Lâcheté et peine perdue d’ailleurs car, au finish, nous serons, de toutes les façons, de toutes les manières, quand même, nous serons frappés par le carnage obscurantiste. Et nous récolterons au bout du décompte macabre et la terreur et le déshonneur. La fuite, de nouveau, encore une fois, dans l’obscurité de la collaboration ne saurait constituer en aucun cas l’honorable issue qui nous mènera hors des temps de la terreur. Notre salut ne réside pas dans un éventuel retour nostalgique à la vieille école de la diplomatie de la compromission et de l’abaissement.

N’empêche, l’interrogation demeure : comment faire? Comment faire face à cette menace du dehors et du dedans ? Nommer clairement le mal : l’islamisme. L’islamisme et non l’islam. Ne pas, l’horizon obscurci par la souffrance, la voix altérée, âpre, tendue par la douleur ; ne pas, dans un mouvement bâclé de pensée grégaire, essencialiser l’islam comme religion du mal. Certes le monstre est né de ce culte-là, certes les tueurs tuent au nom d’Allah mais faire la part des choses. Réfléchir. Se prémunir de raisonner en gros et en vrac avec nos viscères, le libre-arbitre aboli par l’accablement. Se prémunir de répondre à la terreur par la suspicion générale, relent toxique, asphyxiant, mortel. Les plombs sautés, se jeter ainsi dans le trou de la haine au faciès reviendrait à approvisionner la bête, à recruter pour l’ennemi. La régression haineuse, tribale, le renoncement à soi, le renoncement à ce que nous sommes ne sauraient constituer l’élixir, la réplique circonstanciée, adaptée. Être donc précis : le mal c’est l’islamisme ; le mal, c’est bien ce fascisme religieux-là.

L’ennemi clairement défini, confrontation. Protection de nos concitoyens. Sécurité. La sécurité n’est pas une donnée naturelle ; la sécurité est toujours décidée. Décidée en fonction des menaces réelles ou potentielles ; décidée en fonction de la nature de l’évolution des menaces. Actions défensives, actions offensives, renseignement, veille… Mesures et actions décidées. Et décider par exemple de fouiller dans nos sacs à l’entrée d’un magasin, d’une aérogare, d’une salle de cinéma ou d’une discothèque, ce n’est point fouiner dans les affaires privées de chacun et de chacune ; c’est assurer, préserver les conditions de l’exercice de nos allées et venues à tous et à toutes, en toutes libertés ; c’est garantir les conditions de notre libre respiration en toute insouciance. Mais où s’arrête le droit à la sécurité pour tous et chacun et où commence notre mise à nu par l’intrusion, l’infraction de l’Etat dans notre univers individuel ? Comment sécuriser nos vies, nos villes, nos lieux de vie, notre globe, anticiper, réagir rapidement, sans transformer nos pays en sociétés closes et totalisantes ? Car renoncer à être nous-mêmes, ressembler de plus en plus à ceux qui nous ont agressés et attaqués, serait au fond un aveu de fragilité, une véritable capitulation, un piétinement de nous-mêmes dans la cohue de la panique causée par la terreur. Nos ennemis auront alors atteint, dans une certaine mesure leur objectif : nous recréer à leur image.

Non, il ne s’agit point d’être mièvres ; il ne s’agit pas d’être mous, mollassons ; il ne saurait être question de tolérer l’intolérable, de laisser dire, de laisser faire, de laisser aller et venir ceux qui ont pour projet notre destruction ; il ne s’agit pas en rêvassant, de se dérober au face-à-face. Bien au contraire. Devoir même d’intolérance face au fanatisme. Il s’agit tout simplement de répondre avec résolution et fermeté à la barbarie en face, sans saper nos propres fondements : on ne se protège pas, on se prémunit pas contre la haine en se refermant sur soi. Et l’Histoire nous apprend que l’Etat de droit est plus efficace, plus porteur de protection que l’Etat de non-droit. Affirmation absolue donc de notre légitime droit de défense contre l’intolérable mais en demeurant loyaux à nous-mêmes, en restant fidèles à nos propres convictions et valeurs.

Et dans l’exercice de ce légitime droit, faire preuve d’humilité, apprendre humblement de tous ceux-là qui se trouvent depuis de longues années en première ligne contre l’islamisme, contre le djihadisme. Ceux par exemple d’Israël. Les Israéliens ont tout connu. Tout connu : voitures piégées, bombes humaines, attaques à la kalash ou au couteau, attentats avec camions et tracteurs, tirs de roquettes et de missiles… Comment ont-ils faits pour survivre ? Comment font-ils pour tenir, demeurer debout, continuer à avancer? Comment font-ils pour vivre avec ?

Faire face. Reprendre l’initiative. Corps à corps aussi contre l’idéologie qui fonde le terrorisme. Corps à corps contre cette épouvantable volonté de broyer, d’éclater le monde en fragments sans vie ; combat contre l’intégrisme, l’islamisme, ce projet d’enfermement de l’esprit et des libertés, d’emprisonnement et de soumission des hommes et des femmes. Combat idéologique de tous les instants sur les réseaux sociaux, sur la toile, dans les lieux de culture, les quartiers, les écoles, les mosquées ; combat idéologique pour sauvegarder la pluralité de notre monde, préserver nos libertés, défendre nos vies.

Corps à corps, épaule contre épaule. Retrouver les chemins de la solidarité. Faire face, c’est aussi oser retisser le lien social. D’année en année que sommes-nous devenus dans les décombres de notre folle course quotidienne ? Hélas, des sociétés atomisées. Ainsi nous nous côtoyons chaque jour en silence ou en brouhaha, en dizaines, en centaines ou en unités, en brut, en net, en primes ou en indemnités ; nous nous côtoyons chaque jour, tous un peu plus sur les dents, tous en compartiments indifférents les uns aux autres. Et lorsqu’il nous arrive de nous retrouver, c’est pour exulter, insouciants ou exaltés, ensemble dans des fan-zones sous surveillance, les soirées arrosées de foot ou alors dans les rues de nos villes, les cœurs lourds de chagrin, les bras chargés de roses, pour partager nos douleurs, nos cauchemars, nos deuils, les jours d’après-drame. Et ensuite ? Ensuite retour de chacun chez soi pour noyer ses charges, noyer ses angoisses, oublier sa part quotidienne d’humiliations et ses peurs du lendemain dans la télé-réalité du moment.

Le fait est que nous ne sommes plus ensemble depuis longtemps. Le fait est que nous naviguons dans des mondes parallèles à l’infini qui s’ignorent, se toisent, se montrent du doigt ; des mondes parallèles qui ne se regardent plus, ne se parlent plus, ne s’écoutent plus, ne se calculent plus ; des mondes sans présent à partager ni futur à rêver ensemble.

L’ébranlement actuel nous oblige à nous arrêter le temps de nous réinterroger sur ce ballotement. Défi du lien social, défi de la solidarité à retrouver, pari de la prise en compte du besoin de chacun d’être porté en pensée ; pari tout simplement de l’intelligence, de notre intelligence partagée, lieu de source de notre indissoluble force. Nous ne gagnerons cette guerre qui nous est imposée par la barbarie islamiste qu’à la force de notre intelligence, de cette intelligence qui nous commande la lucidité, la solidarité et l’inflexible refus d’être terrorisés.

 

 

Par David Gakunzi

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