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Interview de Cellou Dalein Diallo, président de l’UFDG ( Par Alpha Sidoux )

juin 14th, 2017 | par Leguepard.net
Interview de Cellou Dalein Diallo, président de l’UFDG ( Par Alpha Sidoux )
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« L’ajustement par la monnaie conjugué à la corruption généralisée est la maladie infantile de l’économie guinéenne »

Par Alpha Sidoux

 

 

Le leader de l’opposition guinéenne est un homme de taille moyenne. Le cheveu rare sur la tête témoigne de sa calvitie naissante. Il a les traits réguliers, le regard clair, le nez droit et fort, le menton volontaire, le teint mi-figue mi-raisin. Son ton est posé, usant d’un langage simple aux mots justes et précis, loin des circonvolutions des politiciens de métier. Depuis qu’il s’est lancé en politique dans les années 1980, il a accumulé une longue expérience. Ancien premier ministre, il ne pourra cependant affirmer ses capacités d’homme d’Etat que s’il parvient à conquérir le pouvoir, ce qui est une autre paire de manches.

En costume-cravate ou en tenue traditionnelle, il a le port altier et en impose par son calme olympien que même un tsunami ne peut perturber. Cellou Dalein a vraiment le look du gentleman qui ne laisse pas indifférente la gent féminine. « On le donnerait au bon Dieu sans confession », dit-on dans son entourage. Compliment à double tranchant. Il faut certes juger un homme par ses apparences, mais il faut toujours faire l’effort d’aller plus loin, ce qui n’est pas évident.

Dans l’interview qui suit, son masque d’homme politique laisse percer le visage de l’économiste qui esquisse les grandes lignes d’une politique de développement mettant l’accent sur les infrastructures, la véritable richesse d’un pays, et sur la transformation des matières premières, première étape du processus d’industrialisation.

De 2010 à 2016, toutes les manifestations que vous avez organisées pour demander, par exemple, le remplacement de l’opérateur électoral Waymark, les élections locales avant la présidentielle, la recomposition de la CENI, la tenue des élections locales ou le respect des accords politiques, se sont soldées par plus de 80 morts, des milliers de blessés, des milliards de FG de destruction de biens et n’ont abouti à aucun résultat concret. Dans quelles conditions pourriez-vous à nouveau envisager une autre manifestation publique, avec tous les risques et périls que cela comporte pour vos militants ?

Il faut rappeler que les manifestations sur les voies et les places publiques sont autorisées. C’est un droit consacré par la Constitution pour les associations, les partis politiques ou les personnes qui souhaitent exprimer leur désaccord, leur mécontentement ou leurs frustrations sur la manière dont le pays est dirigé. C’est un droit que l’opposition exerce pour exiger le respect des lois de la République ou la tenue à bonne date des élections. Malheureusement, ces manifestations ont toujours donné lieu à des violations des droits humains, une répression aveugle de la part des forces de l’ordre. Aucune enquête de police n’a jamais été ouverte, aucune sanction prononcée contre les auteurs de ces crimes. Nous estimons qu’il faut dénoncer le comportement du gouvernement lorsque des agents des force de défense, qui doivent normalement assurer la sécurité des manifestants deviennent la source d’insécurité pour les citoyens. On a tendance à dire que l’opposition envoie les enfants à la boucherie…

N’est-ce pas bien cela la réalité ?

Mais non, la rue n’est pas une boucherie. Il faut continuer à dénoncer le comportement du gouvernement qui refuse de respecter le code électoral. Dans la Constitution, il est dit, par exemple, que les collectivités locales doivent être dirigées par des bureaux élus. Depuis 2005, soit depuis 12 ans, il n’y a pas eu d’élection à la base. Au lieu d’organiser des élections, Alpha Condé a nommé à la tête de ces collectivités les militants les plus zélés de son parti.

Le peu de résultat que nous avons obtenu, c’est à la suite des manifestations publiques. Si on n’avait pas manifesté, on n’aurait jamais eu les élections législatives et ce, trois ans après leur date légale. Certes, nous n’avons pas obtenu le départ de Waymark qui a été recruté sans appel d’offres ni cahier de charges. Mais on a obtenu la surveillance des législatives par la communauté internationale, ce qui a permis de réduire quelque peu les fraudes. Si Alpha Condé a estimé que 53 députés pour son parti c’est un échec, c’est parce qu’un dispositif de surveillance a été mis en place par l’Union européenne.

Il faut dire que les militants viennent d’eux-mêmes aux manifestations parce qu’ils sont frustrés de voir leurs communes administrées par des gens nommés par Alpha Condé. Les citoyens se mobilisent non par simple discipline militante mais pour protester volontairement contre une anomalie, une violation flagrante de la Constitution.

Quand les élections locales auront-elles lieu ?

Nous sommes déterminés à ce qu’elles aient lieu au courant de l’année 2017, pas avant la saison des pluies qui a déjà commencé, mais avant la fin de l’année en cours. Dans notre combat pour des élections transparentes, il faut que les élus locaux soient désignés conformément à la loi, alors qu’actuellement ils ont pour premier mandat de faire la propagande du pouvoir et d’organiser la fraude au niveau de leur localité.

Il y a un litige autour de l’élection du chef de quartier…

Je pense que ce qui a été obtenu au cours du dialogue de septembre-octobre 2016, c’est un progrès. Nous avons demandé que les bureaux de quartier soient élus comme les communes. Le pouvoir estime qu’il n’a pas les moyens financiers et le personnel judiciaire (un magistrat doit superviser chaque scrutin) pour organiser les élections dans les 4 000 quartiers de ville et districts de village. On a alors trouvé un moyen objectif pour désigner les chefs de quartier et de district qui ne soit pas à la discrétion des administrateurs territoriaux comme c’est le cas actuellement, mais que se soit la liste qui arrive en tête lors des élections communales qui désigne le chef de quartier ou de district. Ce procédé doit être intégré dans le code électoral. Ce n’est pas parfait. Mais ce n’est pas non plus la dictature intégrale.

Tous les accords que vous, l’opposition, avez conclus jusqu’à ce jour avec le pouvoir n’ont jamais été appliqués par celui-ci, en particulier les accords d’octobre 2016. Allez-vous participer à un nouveau dialogue sans aucune garantie qu’il débouche sur un résultat concret ?

On a fait le constat que chaque fois que la crise est tendue, le pouvoir invite l’opposition, on trouve un consensus, on signe un accord. Mais celui-ci n’est jamais appliqué. Sachant cela, lorsqu’en juillet 2016, le gouvernement a invité l’opposition, nous avons refusé d’aller au dialogue. Normalement, un accord politique est un outil de sortie de crise dans la mesure où il est appliqué. L’accord du 3 juillet 2013 n’a pas été appliqué. Pareil pour l’accord de juillet 2014, de même que pour celui du 20 août 2015. Il n’y a donc plus aucune raison de participer à un dialogue. On a donc organisé la marche du 16 août 2016 qui a mobilisé près de 1 million de personnes. Une semaine après, Alpha Condé m’a adressé un courrier me demandant de le rencontrer. J’ai marqué mon accord. Il a souhaité qu’il y ait la paix en Guinée. Je lui ai dit qu’on n’obtient pas la paix en l’exhortant, en rappelant ses vertus et ses avantages. On obtient la paix en respectant le droit des autres, les accords et la loi. Je lui ai dit que l’opposition a décidé de ne plus aller au dialogue sauf si, en tant que président de la République, clef de voûte des institutions, il s’engage solennellement à veiller en personne au respect par toutes les institutions des décisions qui en résultent. A l’issue de notre discussion, il a accepté de venir faire la déclaration devant la presse et se porter garant de l’application de l’accord. C’est dans ces conditions que nous sommes revenus au dialogue. Il y a eu consensus sur les 5 points suivants :

  • 1°. Procéder à l’audit du fichier électoral. Un appel d’offres international allait être lancé au mois de novembre 2016 pour le recrutement d’un cabinet d’audit pour faire en sorte que le fichier reflète l’état réel du corps électoral. Cette décision n’est pas respectée à ce jour.

  • 2°. Mettre en place la Haute cour de justice. Normalement, elle devait être créée 6 mois après l’élection de l’Assemblée nationale, donc depuis 2014. Elle n’existe toujours pas. C’est donc l’impunité totale pour le président de la République et les ministres qui ne peuvent être interpelés que par la Haute cour de justice.

  • 3°. Nous avons obtenu que les élections locales allaient avoir lieu au mois de février 2017. Décision toujours non appliquée.

  • 4°. Le code électoral allait être amendé lors de la session budgétaire ouverte le 5 octobre 2016 pour intégrer la décision relative à la désignation du chef de quartier et de district. Une nouvelle loi sur la CENI devait également être votée. Rien de tout cela jusqu’à présent.

  • 5°. On avait décidé que les indemnisations envisagées pour les victimes des violences lors des manifestations pacifiques allaient enfin commencer. Décision restée lettre morte.

C’est pourquoi nous avons dit que nous allons reprendre les manifestations après le mois de ramadan pour exiger le respect de l’accord d’octobre 2016. Nous ne pouvons pas abandonner la lutte. Nous devons la continuer. Lorsqu’on a à faire avec quelqu’un de mauvaise foi, on n’a pas d’autre choix. La communauté internationale est toujours présente et participe au dialogue. Elle paraphe les accords. Mais ses représentants ne veillent pas suffisamment à leur application. J’ai dénoncé cette attitude, même encore récemment sur RFI.

Le statut de chef de file de l’opposition a été institué par une loi. Mais le budget y afférent n’a pas été voté par l’Assemblée nationale. D’où la polémique autour des 5 milliards de FG accordés par le Gouvernement. Que faire pour y mettre un terme ?

C’est à l’initiative du gouvernement que la loi sur le statut du chef de file de l’opposition a été adoptée en 2014. Elle l’a été à l’unanimité de l’Assemblée nationale. Le président de la République a pris un décret pour promulguer la loi. Celle-ci prévoit des avantages pour le chef de file de l’opposition en tant qu’institution. Alpha Condé a bloqué la mise en œuvre de la loi en disant que Cellou n’a pas reconnu les résultats de l’élection présidentielle. Mais cela n’a rien à voir puisque la loi est relative aux élections législatives. Moi, je n’ai jamais rien revendiqué. Le budget général de l’Etat de 2015 devait prévoir le budget afférent au statut de chef de file de l’opposition. En 2017, Alpha Condé a décidé de satisfaire les dispositions de la loi. Je n’y ai pas été associé. La loi dit que le bureau de l’Assemblée nationale fixe, en relation avec le ministre des Finances, le montant du budget du chef de file de l’opposition. En février dernier, je reçois une lettre du ministre du Budget me disant qu’il est prévu un montant de 5 milliards de FG pour 2017 versé par tranches trimestrielles de 1,250 milliard. Il faut rappeler que Soumaïla Cissé du Mali, par exemple, perçoit 7,5 milliards de F CFA [environ 120 milliards de FG], ce qui est sans commune mesure avec ce qui est prévu en Guinée. Même si on compte le rappel qui doit être fait pour 2014 et 2015. Le ministre dit qu’il faut voir cela avec qui de droit. Je n’en ai pas parlé jusqu’à présent. Un compte public a été ouvert et on m’a demandé d’envoyer les signatures des agents habilités à le mettre en mouvement. Jusqu’à présent, le carton est chez moi. Je n’ai pas répondu à cette question. L’argent n’a pas été utilisé. Il n’y a pas débat.

Pourquoi même des membres de l’opposition ont protesté ?

Cela, c’est après ma tournée à Kankan. C’et une résolution de l’Assemblée nationale qui m’a désigné chef de file de l’opposition, au vu des résultats des législatives de 2013. Je subis des attaques personnelles motivées par la jalousie. Ceux qui critiquent sont de mauvaise foi. Il y a des tirs croisés sur l’UFDG en raison de ses progrès sur le terrain.

On entend de plus en plus parler d’un troisième mandat pour Alpha Condé. Qu’envisagez-vous pour empêcher cette nouvelle violation de la Constitution ?

Ce n’est pas une question qui concerne l’opposition seulement. Aujourd’hui, ce sont tous les Guinéens qui sont prêts à se lever pour dire non au tripatouillage de la Constitution. Si M. Alpha Condé compte passer par un référendum pour le faire, dès qu’il va l’annoncer, les Guinéens vont se mobiliser. On le sent très nettement. Les syndicats, les organisations de la société civile, les partis politiques de l’opposition se sont tous prononcés dans ce sens. Tout le monde se mobilisera pour rendre le pays ingouvernable car ce n’est acceptable, trop serait trop. Si M. Alpha est malin, il ne va pas tenter cette aventure.

Il peut obtenir un vote à l’Assemblée nationale…

C’est impossible. Il n’obtiendra jamais la majorité qualifiée. Le groupe parlementaire de l’UFDG et ses alliés compte plus de 40 députés. Il lui faut 76 députés sur 114. Par la voie parlementaire, il ne peut pas. Même des députés de son parti s’élèveront contre.

Est-ce que votre dénonciation de la mal gouvernance (les marchés de gré à gré, les détournements de fonds publics, le népotisme dans les nominations au sein de la fonction publique) ne revient pas tout simplement à prêcher dans le désert, étant donné qu’Alpha Condé monopolise tous les pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) ?

La mal gouvernance de ce régime se manifeste tout d’abord par les marchés de gré à gré (c’est-à-dire par entente directe, en violation des dispositions du code des marchés publics). Prenons le secteur de l’énergie. Le premier marché de gré à gré de taille qui a été octroyé à une entreprise pour l’acquisition de générateurs électriques, c’est Asperbras, une société brésilienne liée au fils d’Alpha Condé. Un appel d’offres avait attribué ce marché à une entreprise turque pour 78 millions de dollars. Alpha Condé arrête le processus et donne le marché à Asperbras pour un montant de 144 millions de dollars alors que le métier de celle-ci n’est pas l’électricité. Les délais prévus étaient de 6 mois. Six mois après, les machines n’étaient pas livrées ; 12 mois après, rien ; 18 mois après, rien non plus ; 24 mois après, toujours rien. Et à chaque fois, on demande encore un peu plus d’argent. Finalement, l’Etat résilie le contrat après avoir payé 105 millions de dollars. Aucune sanction ni pénalité contre la société brésilienne. Le coût d’opportunité créé par la non livraison à bonne date de l’énergie a obligé l’Etat à passer un autre contrat avec la société Agreco, encore de gré à gré. Là aussi, c’est le fiasco. C’est une autre société, K Energie, qui est par la suite recrutée, sans appel d’offres non plus. Toutes ces opérations se ont soldées par un lamentable échec.

Le barrage hydroélectrique de Kaléta a été réalisé par les Chinois sur un marché de gré à gré pour 550 millions de dollars, soit une surfacturation de 100 millions de dollars. On a l’électricité, en enrichissant les amis et à un prix exorbitant, ce qui pénalise la compétitivité de l’économie nationale.

Le projet du barrage de Souapiti a été lancé sans aucune étude connue. Aucun accord de prêt ou de don n’a été soumis à l’Assemblée nationale. On nous dit que cela coûte 1,5 milliard de dollars, mais on ne sait pas dans quelles conditions ; c’est dans l’opacité totale.

La route Kankan-Kissidougou a été attribuée à un Burkinabè, un ami d’Alpha Condé, au coût de 1,5 million de dollars pour 1 km bitumé. Notez bien qu’il s’agit d’une reconstruction et non d’une construction. A comparer à la route Kissidougou-Guéckédou financée par la FED après appel à la concurrence pour 500 000 euros pour 1 km, soit le tiers du marché de gré à gré.

Lorsque nous avons critiqué ces marchés de gré à gré, la Banque mondiale a procédé à un audit qui a révélé que dans le deuxième semestre de 2014 et en 2015, 91% des marchés publics ont été octroyés par entente directe, sans appel d’offres, pour un montant total de 1,2 milliard de dollars, dont certains avec la garantie de la BCRG, la Banque centrale, en violation flagrante des dispositions de l’Accord sur la facilité élargie de crédit conclu avec le FMI dans lequel le gouvernement s’était engagé à ne pas contracter des emprunts à des conditions commerciales.

Vous estimez que les deux élections présidentielles de 2010 et de 2015 ont toutes été truquées. Participeriez-vous encore à une autre présidentielle alors que les conditions de la transparence ne sont pas assurées ?

Bien entendu, si le parti m’y investit et si l’accord politique du 12 octobre 2016 est mis en application. Cet accord comporte des dispositions qui pourraient améliorer le processus électoral et réduire les risques de fraude. Ce qui suppose l’assainissement du fichier électoral, la dissolution de l’actuelle CENI, la mise en place d’une nouvelle CENI et la tenue des élections locales.

Les exactions militaires commises par le colonel Issa Camara, commandant du Bataillon d’infanterie de Mali, un ancien de la junte du CNDD, contre les populations civiles resteront-elles impunies ? N’est-ce pas la porte ouverte à toutes les dérives des forces de l’ordre et de sécurité en Guinée ? N’est-ce pas le prélude à ce que le pouvoir avait prévu dans le cadre du projet Manden Djallon ?

Lorsqu’il y a eu ces événements à Mali, j’ai envoyé une forte délégation pour marquer la solidarité du parti avec les militants car c’est un fief de l’UFDG. Nous avons dénoncé cette violence injustifiée contre de paisibles citoyens. Nous continuons de dénoncer ces exactions, tout comme les massacres du 28 septembre 2009, contre les citoyens de Zoghota. Nous réclamons des enquêtes et la traduction des auteurs de ces crimes devant les tribunaux. Nous faisons tout ce que peut faire un parti politique. C’est vraiment triste ce qui arrive au peuple de Guinée. Il y a beaucoup de violations des droits humains dans le pays. L’impunité continue de prévaloir. Récemment encore, à l’occasion de la grève des enseignants, il y a eu 8 morts, des personnes tuées à bout portant par arme de guerre, dont une femme en grossesse de 6 mois, Mme Sayon Camara. Tous ces crimes restent pour l’instant impunis. Il n’y a pas de justice, pas de sécurité dans le pays.

Le RPG, le parti au pouvoir, a demandé que sa Brigade de sécurité, qui est une milice armée, soit intégrée dans l’Armée guinéenne. Allez-vous laisser commettre cette nouvelle violation de la Constitution ?

Je ne suis pas au courant de ce cas particulier. Mais je sais qu’il y a beaucoup de gens qui ont été enrôlés dans l’Armée sur la base de liens particuliers avec le RPG, ce qui est illégal. Aujourd’hui, l’égalité des chances n’est pas une réalité en Guinée. De même, l’accès à la Fonction publique se fait sur la base de relations personnelles. Même lorsqu’il y a des examens et des concours, le jeu est faussé par des considérations ethniques. On choisit sous l’effet de la corruption ou de relations politiques des gens qui ne remplissent pas les critères objectifs définis. Tout cela est l’expression de la mauvaise gouvernance que nous ne cessons de dénoncer.

Nous vivons sous le régime du parti-Etat que nous avons connu sous la Ière République. Vous ne pouvez pas être le principal d’un collège rural, le directeur d’une école primaire ou responsable dans l’administration publique si vous n’êtes pas membre du parti au pouvoir. Alpha Condé l’assume. C’est illégal. Mais c’est la réalité.

Comment jugez-vous l’attaque virulente, le 27 Juin 2016, d’Alpha Condé contre les cadres malinkés, les traitant de « malhonnêtes » ?

Il a toujours une approche ethniciste des problèmes. Il a déclaré en mars 2014 que la Guinée appartenait aux Malinkés, aux Forestiers et aux Soussous, en omettant volontairement la communauté peule. Il a toujours cette approche : les Malinkés, les Malinkés… Il a dit que les cadres malinkés sont les plus malhonnêtes, qu’ils n’ont pas de légitimité dans le combat qu’il a mené. Avec ce pouvoir, on est toujours confronté, jugé, en fonction de son ethnie et de son appartenance politique. On est RPG ou pas. Ce n’est pas digne d’un président de la République.

Que pensez-vous de l’attribution officielle à la Présidence de la République d’un budget de fonctionnement d’un montant de 1 milliard de FG par jour ?

Je n’ai pas vérifié ce chiffre. S’il est exact, c’est excessif. Plus généralement, en raison de la corruption, des détournements de fonds publics et des surfacturations, près de la moitié du budget de l’Etat va dans la poche des individus. Il n’y a pas d’équivalent dans aucun des pays d’Afrique de l’Ouest.

La nomination en janvier 2016 de Mohamed Diaré, ancien ministre des Finances, à la tête de la Cour des comptes, n’est-elle pas un nouveau cas flagrant de conflit d’intérêt qui aurait dû vous révolter et vous amener à une réaction plus vigoureuse pour la défense de l’intérêt général ?

On ne peut pas avoir été ordonnateur du budget de l’Etat et être le contrôleur en dernier ressort de la moralité et de la régularité de la dépense publique. C’est juste pour couvrir les détournements de fonds publics et les malversations financières car on ne peut être juge et partie, on ne peut pas contester la régularité et la moralité des dépenses qu’on a soi-même ordonnées. C’est voulu. C’est préparé. C’est pour garantir sa propre impunité.

Quel est l’impact de la hausse de la TVA intervenue en 2015 ? N’y a-t-il pas lieu de modérer la TSPP pour pouvoir réduire le prix du carburant ?

Nous avons dénoncé cette hausse de la TVA. Ou avons refusé de voter le volet Recettes de la loi de finances 2016 en raison de l’augmentation irraisonnée des impôts et taxes. C’est une manière de faire payer aux pauvres les ressources financières qui ont été détournées par les hauts responsables du pays. Ces détournements aggravent les déficits publics. Lorsque le FMI et la Banque mondiale exigent de résorber ceux-ci, on augmente le prix des denrées de première nécessité pour faire payer tout le monde, y compris les plus pauvres qui sont ainsi pénalisés.

Nous avons même manifesté pour exiger la baisse du prix du carburant car celui-ci se répercute sur les prix des autres denrées. Nous avons organisé des villes mortes pour demander la répercussion de la baisse considérable de 60% du prix du baril de pétrole. Le gouvernement a refusé de baisser le prix à la pompe.

Quelle est la situation du secteur stratégique de l’exploitation minière en Guinée ?

Il faut d’abord déplorer la politique du gouvernement qui consiste à privilégier l’exportation de la bauxite brute, en renonçant à la construction d’usines d’aluminium. Au début des années 2000, nous avions obtenu l’engagement de plusieurs compagnies de construire des fonderies d’alumine en Guinée. Dans la filière bauxite-aluminium, la règle c’est de construire l’usine d’alumine là où il y a la bauxite et l’usine d’aluminium là où il y a l’électricité car cette industrie est une grosse consommatrice d’énergie électrique. Dans la convention signée en 2001, Rusal s’était engagée à construire une usine d’aluminium de 1,2 million de tonnes en 2011. De même, Alcoa, principal partenaire à la CBG, avait décidé de créer une usine d’alumine à Kamsar et ainsi mettre fin à l’exportation pure et simple de bauxite calcinée. Global Alumina avait obtenu sa concession moyennant l’engagement ferme de construire une usine d’alumine à Sangarédi. BHP Billiton s’était engagée à édifier une usine d’aluminium à Boffa. Chinalco, pour sa part, s’était engagée à mettre sur pied une usine d’alumine à Boffa.

Les négociations menées par Alpha Condé et son gouvernement ont complètement délié ces compagnies de l’obligation de construire des usines d’alumine sur le sol guinéen.

Lorsqu’en 2014, l’Indonésie a interdit l’exportation de bauxite brute, ce qui représentait un manque à gagner de 50 millions de tonnes de bauxite pour la Chine, celle-ci a trouvé une aubaine avec Alpha Condé qui se vante aujourd’hui de se fixer comme objectif l’exportation de 70 millions de tonnes de bauxite à l’horizon de 2020. C’est bien simple : c’est pour remplacer les 50 millions de tonnes de l’Indonésie à quoi s’ajoutent les 15 millions de tonnes actuelles de CBG plus les 3 millions de tonnes actuelles de CBK. Malheureusement, l’exportation de ces 70 millions de tonnes de bauxite va priver la Guinée de 100 000 emplois. Car cela représente 35 fois Friguia, sachant que Friguia c’est 600 000 tonnes d’alumine (transformation de 2 tonnes de bauxite, soit 3 000 emplois). En renonçant à transformer la bauxite sur notre sol et en l’exportant en l’état sans laisser la moindre trace dans le pays, Alpha Condé laisse échapper 100 000 emplois et une valeur ajoutée importante qui aurait pu résulter de la transformation de la bauxite en alumine puis en aluminium. Il prive aussi la Guinée d’infrastructures majeures.

De fait, aujourd’hui, on se contente de prendre la bauxite de la carrière, on la transporte par camions jusqu’à la côte. Puis, on la charge sur des barges pour l’acheminer en haute mer. La politique d’Alpha Condé empêche ainsi de construire des chemins de fer et des ports en eau profonde. De surcroît, ce procédé cause des dégâts environnementaux et écologiques innombrables et irréversibles. On mesure l’énorme manque à gagner pour la Guinée en comptant les voies ferrées, les ports et toute la sous-traitance concomitante que la transformation de la bauxite aurait entraînées. Tout cela aurait pu amorcer l’industrialisation du pays. Surtout lorsqu’on pense que Rusal a été déliée par l’amendement n°12 de l’accord signé en 2016 de l’obligation de construire une usine d’aluminium à Dian Dian, la bauxite la plus riche du monde par sa teneur.

L’abandon de la réhabilitation du chemin de fer Conakry-Niger n’est-il un effet collatéral de cette politique minière ?

Vale s’était engagée à donner 1 milliard de dollars au gouvernement pour réhabiliter le Conakry-Niger et en assurer la maîtrise d’ouvrage afin de lui permettre d’exporter le minerai de Zoghota et de Simandou par le Liberia. Les travaux avaient même été lancés.

Que rapportent vraiment les mines ?

Il y a habituellement deux opérations : 1°). La taxe minière qui variait de 150 à 200 millions de dollars par an. 2°). La cession de devises au système bancaire guinéen pour avoir des francs guinéens afin de faire face à ses charges locales pour un montant annuel de l’ordre de 200 millions de dollars. Soit environ 400 millions de dollars au total de contribution de CBG à la balance des paiements (BDP) sur un total de recettes d’environ 600 millions de dollars. Mais, cela c’était avant l’effondrement du cours de la bauxite. Comme quoi, il est illusoire de se contenter d’exporter du minerai brut.

Quelle politique préconisez-vous pour régler définitivement le problème de l’énergie électrique en Guinée ?

Le gouvernement doit veiller à ce que l’électricité soit disponible et accessible au meilleur prix. Mais la corruption, les surfacturations et les marchés par entente directe font que les prix sont multipliés par 2. Et c’est le consommateur ou le contribuable qui paie, ce qui revient au même.

La production d’aluminium n’est pas rentable aujourd’hui en Guinée en raison du surcoût de l’électricité. Le réchauffement climatique, la déforestation et tous les dommages causés à la nature font que l’étiage des fleuves est à son plus bas niveau historique. Malgré tout, la solution au problème de l’approvisionnement électrique réside dans le mixage de différentes sources : l’hydroélectricité, l’énergie solaire et l’énergie éolienne. Les trois barrages sur le Konkouré, à savoir Kaléta, Souapiti et Amaria (au total 500 MW de puissance installée) peuvent régler l’approvisionnement en électricité de la région de Conakry et de toute la zone côtière ; celui de Koukoutamba (300 MW de puissance installée) sur le Bafing dans la région de Tougué peut couvrir tout le centre et le nord de la Guinée ; Fomi (90 MW) sur le Niandian à Kouroussa, l’est et le sud-est, et régulariser le cours supérieur du fleuve Niger pour le rendre navigable. Il existe une multitude d’autres cours d’eau qui peuvent accueillir des micro-barrages pour régler définitivement le problème de l’électricité en Guinée.

Pour régler celui de l’eau courante ? Il tombe 4 m d’eau de pluie dans la région de Conakry et il n’y a d’eau courante dans la capitale. N’est-ce pas là la plus absolue des aberrations ?

C’est une question d’investissement public. Dans les conditions normales, s’il y a une gouvernance correcte, ce n’est pas compliqué. Conakry est en bas. Il y a de l’eau en haut. Par le simple phénomène physique de la gravitation, on peut approvisionner la capitale. C’est élémentaire.

Et celui de la monnaie ? La dernière réforme monétaire intervenue en janvier 1986 a fixé la stricte parité entre le franc guinéen et le franc CFA (1 FG = 1 F CFA). Aujourd’hui, ce rapport est de 1 à 16. Jusqu’à quelle hauteur va grimper la dépréciation monétaire ?

Tout cela est la conséquence de la mauvaise gestion budgétaire. J’ai assumé la fonction de directeur des changes à la Banque centrale. La politique monétaire n’a pas toujours été vertueuse. La création de monnaie par la contrepartie des avances de la Banque centrale au Trésor public, c’est-à-dire des crédits à l’économie, n’est pas maîtrisée. Conséquence, la masse monétaire augmente par le mauvais côté, c’est-à-dire par la partie créances sur l’Etat du système bancaire. A un moment donné, il faut procéder à l’ajustement, ce qui se traduit par une forte demande de devises lorsque vous créez des francs guinéens dans une économie fortement dépendante de l’extérieur. Il y a un moment où vous ne pouvez pas couvrir cette demande, il s’ensuit la dépréciation de la monnaie pour compenser cette demande. C’est classique dans un régime de changes flottants tel que celui qui est en vigueur à l’heure actuelle. En d’autres termes, pour résoudre ses difficultés de trésorerie, l’Etat demande des avances à la Banque centrale au bénéfice du Trésor public. Ces avances doivent être remboursées dans un délai de trois mois. Dans notre cas, elles ne le sont jamais. D’où la hausse continuelle de la masse monétaire en circulation se traduisant par un glissement continu du taux de change, donc la dépréciation de la monnaie. La non maîtrise de la dépense publique se nourrit en plus de la corruption, des détournements de fonds publics, des surfacturations, en un mot de la mauvaise gestion budgétaire. Cet état de fait est quasiment la maladie infantile de l’économie guinéenne qui l’affecte depuis ses débuts.

Lors de votre récente tournée en Guinée Forestière et en Haute Guinée, le pouvoir vous a empêché de tenir des rassemblements dans certains lieux publics. Ne devriez-vous pas élever de plus vives protestations et exiger que la loi soit respectée ?

Alpha a interdit qu’on m’ouvre les stades. Il a dit qu’on n’a pas le droit aux stades en dehors des périodes de campagne électorale. Or, il y a quelques semaines, une délégation du RPG est allée à Siguiri. On lui a donné le stade. C’est une politique de discrimination, délibérée, ouverte et assumée. C’est scandaleux et révoltant. Cela n’est inscrit dans aucun code ni aucun règlement. Dans certaines préfectures, l’accord avait été donné et même l’argent de la location versé. Ensuite, ils ont tout fait pour mobiliser l’argent et rembourser nos fédérations. Il n’y a aucun recours parce qu’il n’y a pas de justice. Tout cela, c’est Alpha Condé.

 

 

 

Alpha Sidoux Barry

Président de Conseil & Communication International (C&CI)

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