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LIVRE d’Antoine GLASER et Thomas HOFNUNG / Nos chers espions en Afrique

octobre 20th, 2018 | par Leguepard.net
LIVRE  d’Antoine GLASER et Thomas HOFNUNG / Nos chers espions en Afrique
International
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I NTRODUCTION

 

« Vous savez, pour moi, le vrai secret, c’est là où on a enterré le grand-père dans le jardin. Vos secrets de Blancs, je peux bien vous les raconter, cela ne me dérange pas ! » Cette réflexion d’un officier de renseignement africain, formé par les services français, nous a donné l’idée de ce livre. Le secret des uns n’est pas le secret des autres. « Nos chers espions » ont souvent pensé qu’ils connaissaient mieux l’Afrique que les Africains. Mais dans cette Afrique mondialisée du début du XXI e siècle, nos espions français sont-ils toujours aussi bien informés ? Au moment où dans les pays du Sahel l’armée tricolore sert de cache-misère à une présence française globalement en déshérence et où la France a perdu l’essentiel de ses repères postcoloniaux, les « services » ont retrouvé leur raison d’être d’informateurs privilégiés du pouvoir politique. Au-delà même de la lutte antiterroriste, nos « grandes oreilles » se sont ainsi démultipliées dans toutes les strates socio-économiques des pays africains. Nos espions sont même devenus les nouveaux stratèges de nos relations avec l’Afrique et, comme on le verra, jusqu’au cœur de l’Élysée. Ce qui a changé pour les maîtres espions est le passage d’un système intégré d’État, qui a prévalu pendant toute la période de la guerre froide, des indépendances en 1960 jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989, à une privatisation partielle du renseignement. Le réseau des réseaux espions de la France en Afrique n’a longtemps eu qu’un seul chef : Jacques Foccart. Chargé par le général de Gaulle de l’Afrique, des services secrets et du RPF (Rassemblement du peuple français), Jacques Foccart était lui-même un ancien du BCRA (Bureau central de renseignement et d’action) de la France libre, créé en juillet 1940 à Londres. L’homme de l’ombre du Général gérait à la fois les responsables de l’Afrique des services officiels, tels que le SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, qui deviendra la DGSE, Direction générale de la sécurité extérieure en avril 1982) et son propre réseau de fidèles placés auprès des chefs d’État africains alliés. On avait coutume de dire que « pas un criquet ne stridulait en Afrique sans que Foccart ne soit au courant ». C’était sans doute exagéré pour l’ensemble du continent, mais pas faux pour le domaine dans lequel il exerçait ses prérogatives. Sa position de gendarme de l’Afrique pour la défense de l’Occident permettait à la France de continuer à vivre, en solo, dans ses anciennes colonies, sans concurrence. Les deux principaux alliés de Jacques Foccart étaient le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny et le président gabonais Omar Bongo. Deux chefs d’État francophiles autant que francophones, intégrés et protégés dans le dispositif du renseignement français. Aujourd’hui, s’il n’y a plus de PLR (poste de liaison et de renseignement) institutionnel dans les présidences africaines, comme à l’époque de Jacques Foccart, les chefs d’État africains demeurent de précieuses sources pour les services français. En contrepartie, ils sont très friands d’informations confidentielles qui leur permettent de conforter leur pouvoir. Au menu principal de rencontres discrètes : qui complote contre moi dans mon entourage et chez mes voisins ? Que fabriquent mes opposants à Paris ? Sur des dossiers très sensibles, c’est parfois le directeur de la DGSE ou l’un de ses adjoints qui se déplacent. Quand les relations diplomatiques se révèlent compliquées avec certains pays, comme le Soudan, ce sont les services qui servent de relais sur des dossiers d’intérêts communs : le terrorisme, les flux migratoires, la connaissance intime des chefs des réseaux clandestins des pays voisins. Pour les pays liés à Paris, c’est la routine. En Centrafrique, un colonel de la DGSE s’entretient ainsi chaque mardi et jeudi avec le président FaustinArchange Touadéra. Avant ses rendez-vous rituels, le colonel lance à son secrétariat : « Je vais manger des pistaches avec Touadéra. » Voilà pour les canaux officiels de renseignement. Mais plusieurs décennies de présence française multiforme en Afrique offrent mille et une autres sources moins institutionnelles. Les plus sollicitées ont longtemps été les « honorables correspondants » corses, réputés, à juste titre, être les mieux informés sur les secrets les plus verrouillés des palais africains. Dans leurs casinos se pressent également les personnalités les plus discrètes des réseaux d’affaires. Malgré leurs soucis judiciaires en France pour leur rôle d’apporteurs d’affaires auprès de présidents africains, ils bénéficient d’une protection indéfectible de la part des hommes de l’ombre. Justice et renseignement ne font pas bon ménage. Dans le Sahel, nos « amis touareg » sont nos yeux et nos oreilles, à la grande fureur de pouvoirs centraux frustrés qui ne sont pas dans la boucle du renseignement. En Afrique, les diplomates ont aussi, au cours des années, été sélectionnés pour leur goût du secret. Au-delà même du classique poste de deuxième conseiller d’ambassade, souvent une couverture pour un fonctionnaire de la « Boîte » (l’un des surnoms de la DGSE), la grande majorité des Excellences sont au parfum sur les dossiers africains. Nombre d’entre eux ont servi à la direction de la Stratégie de la DGSE. Ils sont donc habilités à manipuler des documents estampillés « Confidentiel Défense ». Les plus capés des anciens maîtres espions français sur l’Afrique ont pris l’ascenseur pour le haut des tours de la Défense, dans le premier cercle des patrons des groupes français. Un vrai système de vases communicants : la coopération militaire a perdu d’année en année ses budgets et ses formateurs au profit d’agents de sociétés privées. Les services secrets français officiels sont-ils informés ? Sans l’ombre d’un doute. Environ une fois par trimestre, mais parfois plus fréquemment, les responsables de ces sociétés de sécurité rencontrent au centre de crise du Quai d’Orsay des correspondants de la DGSE et de la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure). Ils sont ainsi des milliers à avoir traversé le miroir, retraités ou non du secteur public, vers le secteur privé. D’anciens militaires qui étaient autrefois en uniforme ou en costume d’agents d’influence. Des coopérants de l’enseignement ou de hauts fonctionnaires en poste dans les présidences africaines. Les militaires et policiers ont souvent créé des sociétés privées de sécurité, voire d’intelligence économique, pour se mettre au service de grands groupes, de moins en moins tricolores. De leur côté, les civils se sont lancés dans des activités de consultant ou de communicant politique. Tous ont gardé un cordon quasi ombilical avec les nombreux services officiels français auxquels ils ont appartenu ou avec les officiers traitants qu’ils ont fréquentés à certains moments de leur carrière africaine. Mais ils ont fort à faire, car la concurrence est de plus en plus rude. Hommes de l’ombre tricolores, officiels et officieux, ne sont plus seuls dans les anciennes colonies. Pour échapper au Big Brother français, les chefs d’État africains sollicitent de plus en plus des sociétés israéliennes pour leur protection personnelle. Ancien chef adjoint des renseignements militaires de l’Ouganda, pays où il était en exil, le président rwandais Paul Kagame qui a pris le pouvoir à Kigali en 1994, après le génocide, contre un régime soutenu par les Français, a déjà fait savoir que l’Afrique n’avait pas besoin de « baby-sitters1 ». Message reçu « cinq sur cinq » par président Emmanuel Macron, même si ce dernier a offert au Rwanda la direction de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) en soutenant la candidature de la ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, au détriment de la Canadienne Michaëlle Jean. L’Algérie demeure aussi un pays kaléidoscope pour les services français. Acteurs majeurs du pouvoir, les services secrets algériens ont toujours joué en France la DST (Direction de la surveillance du territoire, aujourd’hui DGSI) contre la DGSE. Ce qui ne facilite pas les relations ambigües avec la présence militaire française au Mali. Un jeu de go meurtrier animé par les chefs des groupes armés du Nord du Mali. D’anciens bastions des services secrets français en Afrique, tels que Djibouti ou la République centrafricaine, sont aussi menacés. À Djibouti, le président Ismaël Omar Guelleh, premier chef d’État africain invité fin novembre 2017 par le président Xi Jinping après sa réélection à la tête du Parti communiste chinois, est sous le charme de Pékin. Pièce majeure dans la pénétration du continent africain par la Chine, Djibouti va devenir un « nid d’espions » aussi actif que Berlin au temps de la guerre froide avec la présence d’une dizaine de bases militaires (française, américaine, chinoise, allemande, japonaise, espagnole…).  Même le monopole français sur la formation des officiers africains est sérieusement remis en cause par Pékin, selon une note confidentielle rédigée par le Quai d’Orsay2 . En Centrafrique, où un officier de la DGSE, Jean-Claude Mantion, a eu une influence de 1981 à 1993 qui dépassait largement ses attributions dans le seul secteur de la sécurité auprès du président André Kolingba, c’est Moscou qui est désormais le grand protecteur du président en fonction, Faustin-Archange Touadéra. Une cinquantaine d’éléments des forces spéciales russes assurent sa garde rapprochée dans le cadre d’une livraison d’armes cautionnée par les Nations unies. Un accord militaire a été conclu entre Moscou et Bangui en décembre 2017. Les Russes, qui vont former deux bataillons des FACA (Forces armées centrafricaines), soit 1 300 hommes, ont installé leur état-major au sein du palais de Berengo de l’ancien empereur JeanBedel Bokassa. Un symbole aussi fort que l’installation des services culturels de l’ambassade de Chine à Paris dans l’ancien ministère de la Coopération, rue Monsieur ! Face à cette mondialisation des services secrets en Afrique, on comprend mieux pourquoi « nos chers espions » ne rechignent plus à mobiliser le ban et l’arrièreban de tous les réseaux de la France en Afrique – officiers retraités, diplomates branchés, Corses de palais, hommes d’affaires… – pour conjurer les guerres franco-françaises des officiers de renseignement.
Notes 1 . Jeune Afrique , 18 juin 2018. 2 . Africa Intelligence, 28 mai 2018.

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